Interview : Michel Heijblom

 

1ère partie : construction d'un carillon d'études

Multi-instrumentiste (cornemuse, flûtes, percussions, épinette, accordéon, violon, ...), membre de plusieurs groupes (Aspérule Odorante, L’Amuse Folk, Brabants Bourdon Orkest), ce Hollandais établi depuis belle lurette à Uccle vit une retraite bien remplie. Bricoleur, curieux de tout, jadis fabricant d’épinettes pendant ses loisirs, il a décidé en 1999 de construire un carillon d’étude pour ses petites-filles. C’est l’histoire peu banale de ce carillon qui est l’objet de cette interview réalisée le 28 août dernier. Une autre interview, plus générale, paraîtra dans un prochain numéro.

                         Marc Bauduin

 

Q : Comment t’est venue l’idée de construire un carillon d’étude ?

R : C’est pour mes petites-filles Sophie et Caroline, qui jouent du carillon. Lorsque je faisais partie du groupe Sur le Bout du Banc (1), nous avons joué plusieurs fois de la musique renaissance au festin de Lessines, en vêtements du 16ème siècle (de l’Ommegang). J’y jouais de la flûte, de la cornemuse et du psaltérion. Et il y avait une dame, Elisabeth Duwez, carillonneuse à Mons, qui jouait d’un carillon mobile. En 1986, j’ai remarqué que Caroline, l’aînée, était attirée par ce carillon, elle voulait rester tout près. Deux ans plus tard, Sophie a eu la même réaction. Et quelques années plus tard, alors qu’elles allaient à l’académie d’Ath (Caroline pour le piano, Sophie pour le violon), Jean-Claude Molle, prof de carillon à l’académie et carillonneur d’Ath, leur a demandé si le carillon les intéressait. C’était oui !

Michel Heijblom et le carillon mobile d'Elisabeth Duwez à Lessines

Q : Un carillon mobile, dis-tu … c’est quoi exactement ?

R : Ce n’est pas courant comme instrument, c’est vrai. C’est un carillon, avec des cloches, monté sur un camion. Des fils en métal relient le clavier aux battants des cloches. Il y en a un beau dans le nord de la France. Mais le plus beau est en Hollande, joué par le violoniste du groupe (de musique viennoise) d’André Rieu. Il est monté sur un camion Mack des années 60, plein de chromes, qu’on a fait venir d’Amérique. Il est énorme, trois fois plus grand que celui dont Elisabeth Duwez jouait à Lessines. Ce dernier a été construit par son frère soudeur, avec des tubes électriques pour la résonance des notes graves, et (au lieu de cloches) des boulons qui tapent sur des barres métalliques. Le son est donc un peu particulier, mais ça fonctionne !

un carillon mobile

Q : Tu t’es sans doute inspiré d’un exemple pour concevoir ton carillon ?

R : Bien sûr, surtout du carillon d’étude de l’académie d’Ath, construit par Michiels (2). J’y ai relevé les cotes normalisées (qui entretemps ont légèrement changé : les pédales sont maintenant en arc de cercle) : les dimensions des touches, les écarts entre touches pour les mains et pour les pieds, mais aussi la position relative des pédales par rapport au clavier. On retrouve ces cotes normalisées dans la plupart des carillons, avec de petites différences. Ainsi, sur le carillon de l’église St Julien d’Ath, les touches sont un peu plus courtes et un peu plus grosses.

 

Q : Quelles sont les principales améliorations que tu as apportées, par rapport au carillon d’étude d’Ath ?

R : A l’académie d’Ath, les lames sont frappées par en dessous, elles ont donc tendance à se soulever. Michiels a donc ajouté ultérieurement une barre d’alu transversale au-dessus, avec du feutre. Quand les lames se soulèvent, elles viennent en contact avec le feutre, ce qui étouffe le son. D’autre part chez Michiels, les tubes sont ouverts des deux côtés, ils doivent donc être deux fois plus longs que s’ils étaient fermés à une extrémité. Enfin, son carillon doit être très souvent réglé, en fonction de la température et de l’humidité : le bois gonfle avec l’humidité, au contraire du métal, tandis que le métal, au contraire du bois, se dilate et se rétracte avec la température. C’est ainsi que dans les clochers, on doit régler avec des tendeurs les très longs fils métalliques de transmission.

en cours de construction

 J’ai évité tous ces inconvénients. Depuis son montage final en 1999, mon carillon n’a jamais dû être réglé ! J’ai travaillé toute ma vie dans des constructions électriques pour lesquelles il faut tenir compte de grands écarts de température, donc j’y suis habitué. Les lames en alu sont frappées par le dessus, donc elles restent en place, pas besoin de barre avec feutre pour les maintenir. Les tubes sont placés en dessous et sont fermés à une extrémité, donc moitié moins longs. Et j’ai placé des tubes sous beaucoup plus de lames, pour renforcer le son.

J’ai mis au point un mécanisme qui permet les nuances piano et forte, que Jean-Claude Molle m’a même suggéré de breveter. J’ai attaché des lames métalliques précontraintes au bout des barres qui servent de marteau ; au bout de la lame précontrainte, dépassant de la barre, se trouve un petit morceau de bois qui vient frapper les lames du métallophone avec plus ou moins de force.

 

Q : Comment as-tu fait pour dimensionner les lames et pour les positionner sur leur support et par rapport aux tubes ?

R : J’ai d’abord calculé la longueur théorique des lames, et je les ai sciées un peu plus longues. Je compare leur fréquence à celle de l’accordeur électronique (car c’est un clavier tempéré). Tant que la fréquence est trop basse, je lime un peu les extrémités, je laisse refroidir (car le son baisse avec la dilatation, et le limage chauffe le métal) et je remesure. Pour positionner la lame sur les lattes, je mets de la sciure de bois sur la lame et je la fais vibrer. La sciure dessine un ventre au milieu, puis deux nœuds et deux demi-ventres. C’est aux nœuds que la lame ne vibre pas, donc c’est là qu’elle doit reposer sur les lattes et que je dois forer les trous pour les positionner. Cela demande de la patience ! Et c’est en face du ventre central que le tube doit être placé. Pour déterminer la longueur des tuyaux, j’ai construit un tuyau avec un piston bien étanche. Je mettais le tuyau à une distance bien déterminée de la lame, Gisèle tapait sur la lame et moi je montais le piston jusqu’à dépasser le maximum de réverbération (le son le plus fort et le plus long). Mais j’ai d’abord fait un prototype avec une lame et une touche pour voir comment ça résonnait.

pose des tubes sous les lames

montage

Sophie sur le carillon en cours de montage

Q : Seule la longueur des lames a de l’importance, et pas la largeur ni l’épaisseur ?

R : Plus une lame est épaisse, plus le son est haut car la lame est plus rigide. Et pour les notes graves il faut des lames plus larges, sinon le son est trop faible. Il y a aussi une question de place, bien sûr. Les tubes aussi ont des diamètres différents …

 

Q : Un carillon, ça a deux claviers pour les mains et un pédalier ? On peut jouer maximum quatre notes à la fois, c’est bien ça ? Et combien de touches y a-t-il en tout ?

R : Le clavier du haut a 19 touches, ce sont les touches noires du piano. Celui du bas en a 29, ce sont les touches blanches du piano. Les pédales sont sur deux rangées : 12 en bas et 7 en haut, correspondant aux 19 touches les plus graves des deux claviers. On peut jouer ces notes graves soit avec le pied, soit avec la main : quand on en joue une avec le pied, la touche correspondante du clavier s’abaisse aussi, car le fil provenant de la pédale traverse la touche par un trou. On peut donc jouer deux notes avec les pieds … et deux ou quatre notes avec les mains. Habituellement on joue avec les poings fermés (en protégeant le petit doigt par un manchon en épais tissu pour éviter de se blesser), mais on peut aussi prendre deux notes avec le pouce et l’index, mais en tapant moins fort. Les notes s’étalent sur quatre octaves complètes, du Do 1 au Do 5 mais sans le Do#1 qui est très rare.

 

Q : Quels problèmes as-tu rencontrés pour te procurer certains matériaux ?

R : J’ai trouvé du feutre grâce à Michiels. Pour le bois de frêne, pour les touches, et le chêne pour le reste, c’est Victor Neirinckx, le fabricant molenbeekois de mon ancienne cornemuse, qui m’a renseigné De Turck (qui n’existe plus) à la chaussée de Ninove. J’ai fait faire quelques ressorts spiraux pour la traction des pédales chez le Ressort Industriel à Anderlecht, mais j’ai dû construire les autres ressorts moi-même ; je me suis d’abord construit un outil afin de les fabriquer tous de la même dimension. Je me suis acheté un tour pour fabriquer les touches, et Victor Neirinckx m’a appris quelques trucs. Pour l’articulation des pédales et des touches à l’arrière, je me suis servi comme Michiels de morceaux de bande transporteuse d’usine (de la fibre de verre souple recouverte de plastique, ce qui a l’avantage d’être silencieux), boulonnés avec des plaquettes de métal.

 

Q : Il y a dû y avoir des moments de découragement …

R : Non, pas du tout. J’avais une patience incroyable, je ne me suis jamais énervé ni découragé. Cela m’a vraiment amusé, car je pouvais véritablement m’appliquer.

 

Q : Où as-tu construit ton carillon ?

R : Dans mon living, pendant un an ! J’avais comme contrainte de pouvoir le démonter afin de le transporter et de le remonter. C’est très lourd, difficile à transporter même par deux personnes. Quand je l’ai remonté chez mes petites filles, elles étaient impatientes : chaque fois qu’une note supplémentaire était montée, elles voulaient en jouer. Le carillon se trouve à l’étage, dans le passage entre leur chambre et le couloir. Le matin en se levant, elles jouent un petit air.

 

Q : Sophie et Caroline continuent encore à jouer du carillon ?

R : Oui, elles vont encore à l’académie chaque samedi et donnent des concerts. Elles ont joué à quatre mains à Ste Gudule. Et, alors que je m’étais amusé à transposer Jimmy Allen dans la tessiture du clavier, j’ai eu un jour la bonne surprise, à une terrasse de café d’Ath, de les entendre jouer cet air folk !

Caroline à l'église St Julien d'AthCaroline au carillon d'étude

(1)  avec Micheline Vanden Bemden, Marie-Fançoise Dujeux-Wagner, Anne Leenders et Paule Evrard

(2)  Michiels a installé des carillons complets dans des clochers. Son père était fondeur; en 1956, il a livré 46 cloches à l’église d’Ath.



Quelques chiffres et données techniques

919 heures de travail en un an (assemblage final en décembre 1999)

19 touches en haut, 29 touches en bas.

Tessiture : de Do1 à Do5 (sauf Do#1)

12 pédales en bas, 7 en haut

Lames en Al Mg Si

Lame la plus grave : 281 x 30 x 4 mm

Lame la plus aigüe : 77 x 20 x 5 mm

Distance entre tube et lame : 8 mm de Do1 à Si1, 6 mm de Do2 à Si3

Hauteur du clavier du haut : 1.065 mm

Hauteur du clavier du bas : 970 mm

Hauteur des pédales : environ 200 à 265 mm (abaissées, relevées)

Valeur assurée : 12.500 euros

(paru dans le Canard Folk de novembre 2008)


 



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